« Sa pa zafè’w » : La yole du Lamentin

Pédrick Petitot, 35 ans, est président de l’association Gommier et Tradition, et patron de la yole CTDM-EDF. Dès l’âge de 9 ans il a commencé à faire de la voile moderne et du gommier à Morne Cabri. A 12 ans il gérait déjà la barre. A 15 ans ce furent les premiers championnats en juillet et août. En 2005 est née l’idée de regrouper un peu toutes les forces de l’association Gommier et Tradition sur une yole, la yole du Lamentin, à Californie, et en 2012 ce fût alors la concrétisation avec l’apparation de : « Sa pa zafè’w ».

D’où est venue l’idée de la voile noire ?
Lorsqu’on nous pose la question sur la voile noire, la première réponse c’est sa pa zafè’w ! En fait, nous avons regardé la composition de la flottille, et constaté que le noir n’était pas représenté. Nous avions le choix entre le noir ou le violet, n’étant pas pilotins du sud, nous avons opté pour la couleur noir.
Avez-vous eu tout de suite vos sponsors ?
Non ! Nous avons beaucoup « galéré », et remercions notre premier partenaire CTDM. Sans lui, nous n’aurions pu faire ce premier Tour en 2013. Nos remerciements aussi à EDF qui nous a rejoint en 2015, avec un partenariat annuel, renouvelé en juin 2022 pour le Tour et la saison prochaine.

En quoi le sponsor vous aide-t-il ?
De manière générale, la voile et plus encore la yole, est un sport qui coûte cher avec des voiles en mylar, des matériaux de réparation comme la résine, la fibre de verre, le carbone…, des frais de transport (bateaux, équipage et staff technique, nourriture, vêtements…et le dédommagement de la Fédération ne suffit pas. Sans le sponsor, une yole ne pourrait pas s’épanouir et se concentrer sur la navigation. C’est indispensable d’avoir un sponsor.

Quel est votre rythme d’entraînement ?
Nous nous entraînons tous les samedis. Ces temps-ci grâce aux élections, nous avons pu faire des entraînements trip tour, c’est-à-dire à chaque fois une étape différente du prochain Tour. Nous avons déjà fait les deux grandes étapes Rivière-Pilote/François et Trinité/Saint-Pierre, il nous reste à faire l’entraînement sur la Caravelle. Ce sont les 3 points les plus difficiles, le passage des 2 canaux, la Table du diable et la Perle de l’autre côté de Grand-Rivière. En ce qui concerne La Caravelle, il faut savoir que c’est un endroit où même quand la mer est belle, elle est dangereuse, sans oublier l’empannage à faire à la Pointe de la Caravelle, il faut s’entraîner à le faire.

La période de Covid vous a-t-elle gêné pour vos entraînements ?
Notre association est une école de voile traditionnelle, l’aspect compétition n’est pas le seul domaine qu’on utilise pour pouvoir fonctionner. Notre école de voile a continué à fonctionner puisqu’on travaille avec des écoles, des collèges, des lycées, des classes de CE qui ont continué à fréquenter notre association pendant le Covid. Nos activités n’ont pas cessé malgré l’absence de compétition.

Parlez-nous de votre association ?
L’association Gommier et Tradition existe depuis 1998, elle a été créée par mon père Patrick Petitot et d’amis à lui. Autour de ce gommier on a commencé à faire des activités d’initiation pour le public qui le souhaitait, mais initialement c’était des particuliers qui venaient ponctuellement pour une journée le samedi ou le dimanche, faisaient un petit déjeuner local, ti-nain lanmori, découvraient l’activité, découvraient la Cohé du Lamentin en kayak, il y a eu aussi des CE qui venaient. Cela nous a permis d’avoir des recettes afin de structurer notre activité. Après des écoles sont venues. les jeunes de Gommier et Tradition – dont il faisait partie.
Il n’est plus à la tête de l’association depuis 2018, date à laquelle, après un intérim de 4 ans, j’ai pris la présidence, mais il est toujours là et présent au conseil d’administration, dans nos réunions de CA. Il participe toujours, surtout sur la partie scolaire de notre école de voile, en appui avec nos deux salariés Steve Samot et Daniel Cérétan. En ce moment, il s’occupe de tous les cycles EPS, de tous les programmes, des contenus didactiques qu’il y a sur nos sciences.
Le tour arrive dans un mois, êtes-vous prêts ? Quels sont vos ressentis sur celui-ci ?
Nous sommes impatients ! Mais avons quelques inquiétudes dont le problème des sargasses qui est en train de revenir à bras le corps sur la côte atlantique mais en tout cas on est prêt. Nous sommes en train de préparer la yole pour y mettre ses peintures de guerre, l’organisation logistique et technique du tour, les tenues, les voiles, le marquage…

Ce sont des réunions régulières.

L’organisation en interne d’un Tour est lourd à gérer, c’est 4 bateaux suiveurs, la yole, le staff à terre ; les fourgons et camions qui emportent le matériel, l’eau, la nourriture, tous cela se prépare en amont. L’équipage continue sa préparation physique… Notre ambition est d’être sur le podium du tour, sur n’importe quelle marche. Plus grande elle sera, plus nous serons satisfait.
On se souvient d’un tour où vous avez fait vibrer des milliers de Martiniquais et de Lamentinois et… ça coule. Comment vous êtes-vous préparés cette fois-ci ?
La différence entre la yole et la voile moderne où on est seul, est que c’est une coordination de 14 personnes ; les 14 ne vont pas forcément faire toutes l’étape, il y a des rotations faire. Qui dit rotation dit avoir un banc de qualité aussi élevé que les titulaires ; c’est le problème de toutes les équipes. Pour l’instant nous avons déjà identifié notre souci, c’est que le banc qu’on a à disposition pour l’instant n’est pas assez étoffé et ne nous permet pas de maintenir le cap lorsqu’on commence à faire des rotations.

Qu’est-ce qu’un banc ?
Le banc ce sont les remplaçants qui sont à bord des bateaux suiveurs qui vont suppléer à un moment donné ceux qui naviguent, ils vont faire la fin d’une étape, ou vont venir en renfort en cours de course pour alourdir le bateau ; il y a des poids lourds, des poids légers. Plus on a de poids lourds en yole, plus on est susceptible de mettre de la surface, donc d’aller vite. Il faut absolument en avoir, ce sont des équipiers qui pèsent plus de 100 kg. A UFR le plus léger doit peser 90 kg, les autres c’est 100, 110, quand il fait sa ligne de dressage où le plus léger fait 90 kg, moi je ne pourrais pas, j’en ai que 2 ou 3. J’en mets deux sur la yole et un en réserve, quand les deux sont « brûlés », je n’ai plus qu’un qui peut remonter. C’est ce genre de rotation qu’il faut gérer, mais il faut faire un choix de voile adaptée, soit on prend le risque en se disant que le vent va diminuer, au moment où on va mettre les plus légers, on aura déjà fait le trou, on va supporter plus la voile, on va ouvrir un peu plus, on va aller plus lentement mais on sera toujours devant ; en tout cas il faut gérer le timing.

Vous êtes prêts pour ce tour, vous avez identifié tous les problèmes pour être parés pour ?
On veut être compétitifs, et on s’est donné les moyens pour. Nous voulons que nos partenaires soient représentés en avant de course et que nos supporters soient fiers. Notre objectif c’est de toujours rester dans le quinté de tête puisque nous sommes une des
yoles qui commence à toujours montrer le bout du nez avec les mapipis. Avant la période Covid nous étions entrés dans le cercle des mapipis (en novembre 2020, nous avions fait pour la première fois la pagaie des mapipis). Notre objectif c’est d’y rester. Je pense qu’à la saison prochaine une nouvelle pagaie des mapipis sera annoncée, notre objectif sera de rester dans le cercle des 5 yoles qui seront qualifiées à la pagaie des mapipis. On s’est donné les moyens, l’équipe est soudée, il y a une bonne ambiance dans cette équipe, je pense que la team de Sa pa zafè’w va être au combat. L’objectif c’est de montrer que « l’avenir va naviguer » parce que nous avons beaucoup de jeunes dans notre équipe, des jeunes de qualité qui ont envie de faire de la voile et qui se donnent les moyens d’en faire ; ils s’entraînent régulièrement pour être performants sur l’eau.
Quand vous avez appris que la yole a été inscrite au patrimoine de l’Unesco, qu’avez-vous ressenti ?
C’est une immense fierté d’avoir un élément du patrimoine de l’Unesco en Martinique. Nous étions tous contents parce que ça fait une belle fenêtre médiatique pour notre activité. Nous trouvons quand même dommage qu’il n’y ait pas eu une liaison faite avec le gommier. Le gommier et la yole sont frère et soeur, l’un découle de l’autre et c’est dommage qu’il n’y ait pas eu des contacts en amont de cette demande à l’Unesco pour lier les deux. C’est le seul point, on aurait pu essayer de lier davantage les autres bateaux. Il y a le côté voile mais le bateau traditionnel utilisé par les pêcheurs étaient à l’aviron, des fois à la voile, des fois avec une pagaie, des fois avec un gouvernail. Il fallait essayer de lier les deux pour lier tout le patrimoine culturel de la Martinique sur ce point de l’Unesco.

Souhaitez-vous rajouter quelque chose ?
Je voudrais rajouter quelques points sur l’engagement de notre patron de la yole, Mario Malfleury sur l’activité parce qu’il se donne les moyens. Au début on trouvait que la yole mettait trop en avant une seule personne. Nous avions alors opté pour le principe d’un patron tournant; par exemple on mettait en avant notre premier bois, qui règle ses bois dressés, ou notre dernier bois, matelot d’écoute qui était avec moi et deux autres personnes aide patron, Christian Bellay et Mario Malfleury, Damien Cératan… Nous mettions en avant plusieurs personnalités qui chaque jour parlaient dans les médias, pour valoriser leurs actions, leurs rôles. Ça a permis d’unifier le groupe, maintenant on se connaît encore mieux, on sait qui fait quoi. Mais le patron officiel, le patron fort du groupe qui mène la yole depuis des années, c’est Mario Malfleury.
Je suis un peu le tacticien du groupe, je lui dis ce qu’il y a globalement à voir, je lui donne la grande ligne de conduite, après il gère sa grande ligne de conduite, et les bois dressés de même. Quand je vais voir l’aspect général du vent, ils savent qu’on va aller par là ou plus par là, après le reste du dressage c’est eux, le reste de la direction c’est lui. Après on est passé sur notre propre équipage, à l’époque Mario était sur l’écoute, moi à la barre et sur la pagaie comme il a plus de taille et ça s’est inversé, il est sur la pagaie et je suis sur l’écoute. Normalement ce sera à peu près comme cela pendant le tour.

Quelle est votre activité dans la vie de tous les jours ?
Je suis enseignant, je suis professeur des écoles à la ville du Lamentin, je m’occupe du club le mercredi et le samedi, et chapeaute un peu le travail des salariés.

Nathalie Laulé

Offert par Antilla Martinique